Cette semaine voyait renaître Casus Belli, LE magazine du rôliste. Le compagnon d’infortune de toute cette génération qui n’était pas encore connue du grand public sous le nom de « geeks ». L’un des meilleurs objets de propagande d’une culture de l’imaginaire universaliste, humaniste par bien des côtés mais qui n’a pas réussi à sauver un loisir promis à la vindicte populaire …
J’ai connu Casus lorsque j’avais 13 ans. C’était pour moi l’introduction à un monde nouveau, vaguement teinté d’interdit, un monde où je trouvais enfin ce que je cherchais. Et je ne parle pas des dessins de demoiselles en détresse à demi nues qui parsemaient les pages du canard. Non, c’était plus profond que ça. A cette époque mes potes et moi avions l’impression d’avoir trouvé des adultes qui étaient comme nous. Qui ne lisaient que de la SF et de la BD, écoutaient du métal, faisaient les blagues les plus nazes de la Terre et qui n’en avaient rien à foutre.
Le jeu de rôle c’était ça. Avant la popularisation du phénomène geek, les rôlistes étaient ces jeunes gens qu’on estimait en marge de la société, à la limite de l’autisme et dont on ne comprenait pas un mot quand ils parlaient. A la seule différence que le jeu de rôles avait, et a toujours, comme seul et unique moteur les liens sociaux. Ceux qu’on entretenaient avec nos potes, puis avec les mecs qu’on rencontraient dans les conventions. Je parle toujours au masculin mais c’est qu’en douze ou treize ans de rolisme je n’ai vu jouer que trois filles, alors…
Casus Belli a été le fer de lance de cette frange là, rassemblant des plumes qui aujourd’hui encore nous ravissent, des valeurs sûres de la SF ou de jeunes auteurs qui ne demandaient qu’à se faire les dents avant de tâter de la grande littérature. Fabrice Colin, Tristan Lhomme, Roland C. Wagner … et des dizaines d’autres qui surent enrichir les pages de ce journal. Mais l’expérience a pris fin, la flamme s’est éteinte progressivement, tandis qu’on s’apercevait que le jeu de rôles avait mauvaise presse, que Mireille Dumas estimait qu’il conduisait au suicide et à l’échec scolaire, et que tout le marché s’effondrait.
En 1996 plus rien. Multisim, la plus grosse maison d’édition française de jeux de rôles a déjà déposé le bilan et Casus qui lui appartient meurt quelques temps plus tard.
Mais le milieu lui ne meurt pas. On continue de parler de la culture rôliste dans d’autres titres de presse, l’essor d’internet a favorisé la création de véritable communauté de joueurs, les esprits se rencontrent et les amitiés se forment. Casus est ressuscité.
Cette mouture s’ouvre à l’ensemble de la « culture de l’imaginaire », excusez du peu … Les rôlistes sont grands et ils ont des références. Des critiques de bouquins, de films, de musique et on passe aussi sur les autres jeux (cartes, plateau, vidéo …). L’ensemble est cohérent puisqu’il en appelle au développement de l’imaginaire de chacun. Tout est bon pour fertiliser ce que vous avez entre les oreilles.
La maquette est audacieuse, le défi de la résurrection est passé haut la main. Cela donnera de nombreux numéros d’anthologie avec des thématiques riches et particulièrement bien choisies… Mais le destin est ainsi fait, et à peine trois ans plus tard c’est encore un décès.
Le rôliste est grand maintenant. Il a une petite famille. Il est informaticien, commercial, bibliothécaire, marin ou cambrioleur. Il est surtout têtu … La communauté prend le relais une fois encore. Le forum Casus NO (pour non officiel) accueille des discussions qui participent à amener la réflexion sur le médium jeu de rôles.
Et puis le temps passe et dans l’esprit de quelques gaillards germe l’idée un peu folle de remonter Casus. On vous l’a dit pourtant les mecs qu’il n’y avait plus de marché, que les rôlistes sont adultes maintenant et que oui ils ont arrêté toutes ce bêtises, et que de toute façon la seule place disponible est déjà occupée. Et par une assoce qui plus est. Et qui galère déjà. Mais rien n’y fait et cette bande d’allumés remonte une équipe à côté de laquelle l’Agence Tout Risques fait figure de camp de vacances pour adolescents asthmatiques. Des têtes d’affiche du milieu (Brand, Willy Favre, Le Grümph …) que vous ne connaissez peut-être pas mais qui ont du talent à revendre et qui sont un gage inestimable pour le lecteur : celui de l’authenticité. Et cerise sur le gâteau, Didier Guiserix himself, l’un des deux Grands Anciens, qui conseille, dessine, maquette. Voilà.
Pour résumer, Casus c’est bon mangez-en ! Que vous soyez d’anciens rôlistes attardés ou des newbies désireux de vous enrichir, que vous n’ayez pas entravé quoi que ce soit à ce que je viens de raconter ou que vous remuiez la queue lorsqu’on vous parle de la nouvelle édition de Bloodlust, allez-y !!
Casus Belli, en vente dans toutes les bonnes librairies et même ailleurs pour 5,5 pièces d’or. Vous y trouverez un dossier sur la résurrection (haha), quelques bons scénarios, des critiques objectives, et tout un tas de rubriques utiles et agréables.
