Ca y est, la trêve éditoriale estivale est finie, les livres recommencent à affluer en masse chez vos libraires. C’est l’occasion ou jamais de parler d’une bande dessinée dont l’unique défaut est d’être sorti il y a déjà quatre mois, ce qui de nos jours ne pardonne pas. Pour la trouver, prenez la première à gauche direction Gallimard, enjambez gracieusement Pénélope Bagieu (façon de parler), puis continuez tout droit jusqu’à ce petit bijou nommé Les Derniers Jours d’Ellis Cutting.
Fin du XIXe siècle, nord des États-Unis : un homme tente d’échapper à ses poursuivants en trouvant refuge dans une petite ville perdue au milieu des grandes étendues neigeuse. Pourtant, le passeur de la rivière l’a prédit : il mourra sur cette rive. Qui est vraiment Elis Cutting ? Truand, voleur, sale type ? Peut-être. Mais dans un village de chercheurs d’or régi par l’appât du gain et la loi du plus fort, y a-t-il seulement un honnête homme ? Durant son bref séjour, la route d’Ellis Cutting croisera celle d’un juge peu scrupuleux, d’une bande de brigands, d’un chercheur d’or candide et d’une férue de cinématographe. Autant d’acteurs d’une fin annoncée…
Western sans cow-boys ni duels, sans clinquant ni coup d’éclat, c’est avec une grande économie de moyens et de paroles que Thomas Vieille façonne l’ambiance rude et austère de la ruée vers l’or dans le Grand Nord américain. S’il ne se prive pas de glisser de nombreuses références au genre, celles-ci sont toujours retravaillées et vidées de leurs stéréotypes pour retrouver une vraie consistance au sein de l’histoire. Prostituées du saloon, parties de poker qui tournent mal ou fuite du héros par la fenêtre, tout est effleuré et dosé subtilement pour permettre le clin d’œil tout en nourrissant le propos.
Dans ce décor froid et brumeux se joue une vieille histoire, celle de l’homme face à sa destinée. Si notre truand métaphysique tente d’y échapper, comme les autres personnages aux prises avec ce monstre implacable, sa fin est écrite. Et même si la vie est pleine de surprises et les rebondissements inattendus, ce qui doit arriver arrive, sous l’œil fataliste du mystérieux passeur, Pythie moderne qui voit dériver les cadavres sur la rivière sans s’émouvoir outre mesure. Le destin a frappé et la vie continue ; le progrès lui aussi avance, poursuivant sa marche inéluctable. Le pont fraîchement construit chasse le passeur de rivière devenu inutile, le cinéma fait sa place peu à peu, et la ruée vers l’or touche à sa fin. Ellis Cutting, c’est la mélancolie d’un monde qui s’achève, la fin d’un siècle.
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Les Derniers Jours d’Ellis Cutting par Thomas Vieille (France, mai 2010). Edité chez Gallimard, coll. Bayou. 108 pages.
