Il est des histoires qui ne laissent pas indifférent. Il est des histoires qui savent faire écho à vos plus intimes expériences, vos plus profonds sentiments, vos frustrations les plus enfouies. Il est des histoires qu’on diraient écrites pour soi. Qui collent exactement à ce que vous êtes, ce que vous faîtes, ce que vous ressentez au moment où vous les lisez… Ces Histoires sauvées du Feu font partie de ces quelques textes qui affectent dès la lecture. Qui vous prennent et ne vous lâchent pas une seule seconde.
J’en ai tiré deux choses. Une leçon de Vie et une leçon d’auteur. Fabrice Colin s’adresse a chacun d’entre nous, ses mots font écho au désarroi que chacun ressent de temps en temps, au découragement qui nous habite, à la peur de la page blanche que nous sommes tous amenés à affronter d’une manière ou d’une autre. Mais, tout en exacerbant ces angoisses, il réussit à nous en libérer.
De quoi s’agit-il ? C’est un recueil. Des nouvelles et des textes sensés éclairer le lecteur sur la vie et l’œuvre de Fabrice Colin. Oui car l’idée générale est assez simple : Fabrice Colin est mort. Tué dans l’incendie de son appartement.
Ne reste de lui que le souvenir d’un auteur de fantasy de seconde zone, incapable de produire un roman. Incapable de s’affranchir de la douleur d’être auteur. Son éditeur saute sur l’occasion et rassemble alors des textes déjà publié en demandant à quelques auteurs « en vue » de les préfacer, postfacer, commenter. Claro et David Calvo, Johan Héliot, Xavier Mauméjean…
Voilà pour un concept simple mais efficace, qui pourrait passer directement aux oubliettes de la littérature si l’auteur n’avait pas un incommensurable talent. Car c’est bien là le nœud du problème : Fabrice Colin ne s’arrête pas à cette idée primaire de jouer sur nos sentiments voyeurs face à la mort d’un auteur. Il unifie l’ensemble de ses textes, qui partent au demeurant dans toutes les directions (fantasy, urbaine ou pas, fantastique, article biographique…), autour de la notion d’auteur. Qu’est-ce que c’est qu’un auteur ? Qu’est-ce que ça veut dire écrire ? Comment donner vie à ses personnages ? Comment gérer ce double rapport à la réalité et à la fiction ?
Imaginant tour à tour les liens entre la création et le démiurge, entre les auteurs et leurs histoires, il imagine l’Alice de Lewis Carroll à 130 ans dans un hospice ; Peter Pan en tentateur de jeunes enfants débridé ; il revisite l’histoire de Dionysos ; s’attaque à Elric (et cette histoire avec Elric prend tout son sens aujourd’hui avec la sortie du dernier roman de la série). Il y a une intervention dans les univers de Jules Verne, en proie à un cataclysme majeur à la mort de l’auteur ; les biographies de Kenneth Grahame et d’Arthur Rackham… et tant d’autres merveilles. Et tout cela semble à la fois si bordélique et si naturel.
Ces nouvelles ne s’abordent pas toutes de la même manière. Certaines s’ouvrent dès les premiers mots, d’autres résisteront un peu, nécessitant pour le lecteur de la patience et une lecture plus fine qu’à l’ordinaire. Mais ils ont en commun cette fantastique communication dont Colin sait faire preuve lorsqu’il nous invite à partager son imaginaire.
Pour être un bon auteur, faut-il être mort ?
Quoi qu’il en soit, et comme l’évoquait un titre d’article à propos de Philip K. Dick : nous sommes morts et Fabrice Colin est vivant.
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Comme des fantômes. Histoires sauvées du feu de Fabrice Colin (France, 2008)
Publié par les Moutons électriques en 2008 (très bel objet, belle couverture, mais très cher) puis par Gallimard dans la collection Folio SF (c’est du poche, la couv’ est marrante avec la photo de Colin, c’est pas cher, mais c’est écrit tout petit)
Disponible dans toutes les bonnes bibliothèques… Si c’est pas le cas tabassez un bibliothécaire. Ça défoule et ça envoie un message clair à tous les autres. You don’t mess with Fabrice Colin !
N.B. : Bon alors pour terminer je vous livre une anecdote amusante à propos de ce livre, anecdote qui me servira aussi d’alibi si vous avez mal compris cette chronique … Il y a quelques années nous avions organisé dans la bibliothèque où je travaillais alors des « emprunts surprises » au moment de Noël. Chacun pouvait emprunter un bouquin ou un CD ou un DVD emballé dans un joli papier cadeau sans savoir ce que c’était. Et j’avais mis ce bouquin dans le lot … Une lectrice le ramène quelques jours plus tard, extrêmement énervée, m’expliquant qu’elle trouvait incroyable de mettre dans ce paquet cadeau un livre aussi noir … Vous comprenez monsieur l’auteur est mort et c’est horrible. Après plusieurs minutes de diatribes contre cet ignoble atteinte à l’esprit de Noël, je suis tout de même parvenu à lui expliquer que ce n’était pas vrai, que Fabrice Colin était bien vivant et qu’il publiait d’autres livres … Pour conclure il est vrai qu’aucun des deux éditeurs ne met un message clair dans le bouquin, genre « Tout ceci est une grosse connerie », ce qui aurait un peu tendance à flinguer l’ambiance du livre, mais ce n’est pas pour autant que vous devez tout prendre au pied de la lettre, hein. C’est pas parce qu’il y a marqué prix Goncourt sur un Houellebecq que c’est bien non plus. À bon entendeur … Salut !
