Les super-héros c’est… super !

Les super-héros c’est… super !

En septembre on fêtait les vingt-cinq ans de la première publication de Watchmen du couple mythique Alan MooreDave Gibbons, profitons-en pour présenter le boulot de leurs successeurs quasi attitrés, si ce n’est par le talent, du moins par la pilosité.

Les mecs en costumes lycra moulants, aussi blonds et musclé que dans les rêves d’un généticien nazi, ont le vent en poupe. On ne compte plus les adaptations ciné (bonnes et qui piquent les yeux), on s’étonne à peine quand des marques de fringues mainstream sortent des T-Shirt Batman, et de grands groupes d’édition se battent pour l’exploitation en français des séries de comics. Bref les supers-slips sont bankables. Et tout ce qui est classe et aimé du plus grand nombre doit être pastiché, critiqué, décortiqué, si possible par ceux-là même qui en sont les créateurs… Watchmen a ouvert la voie il y a deux décennies et demi, bousculant les codes, traitant de façon réaliste le fantasme geek du super-pouvoir. Il y a récolté les honneurs : le premier prix Hugo décerné à une bande dessinée, une mention dans le top 100 des romans de langue anglaise de Time et une bataille incroyable pour savoir comment ce bordel serait adapté au cinéma. Bon. On parle suffisamment de Watchmen partout pour que je n’ai pas besoin d’en dire plus. Le géant de Southampton avait déjà tout compris.

Mais il faut aussi voir la modernité quand elle se présente, et le travail de Warren Ellis, l’autre géant anglais poilu du monde des comics, en est un bel exemple. Warren Ellis, je vous en ai déjà parlé plein de fois, et vous savez qu’il n’hésite pas. Jamais. Alors quand il s’attaque au mythe du super-héros… hé bien c’est trash, c’est complexe, mais c’est délicieux.

On parle cette fois-ci de trois one shot dessinés pour les deux premiers par Juan Jose Ryp et pour le troisième par Garrie Gastonny : Black Summer, No Hero, et Supergod (non c’est pas de la BD érotique). Ces trois titres ont donc en commun d’interroger la nature même du surhomme, du super-héros en tant que tel et au sein de la société. Les présupposés de départ sont systématiquement les mêmes : comment sont-ils apparus ? Comment les gens ont réagi ? Qu’est-ce qui est parti en sucette ? Qui est mort ?

Black Summer raconte l’histoire d’une équipe de jeunes et fringants scientifiques aux idées fraiches et naïves, décidés à changer le monde en commençant par le bas de l’échelle. Armés de leurs modifications corporelles et de flingues à faire pâlir Judge Dredd, ils luttent contre la corruption, les gangs et les dealers de crack… jusqu’au jour où l’un d’entre eux assassine en direct à la télévision le président des États-Unis et la moitié du gouvernement… Pas de bol… La traque commence pour les autres et le passé de l’équipe remonte petit à petit à la surface, révélant des héros par trop humains. Cette histoire sombre et nerveuse est servie par le dessin de Ryp : précis et sanglant, il n’épargne au lecteur aucun détail sordide de cette cavalcade funeste. L’esthétique 80’s fonctionne bien, apportant cette ambiance si particulière de fin du monde qu’on aime tant… Une parfait mise en bouche.

No hero est une suite spirituelle. Après avoir étudié le cas des super-héros qui se modifient eux-mêmes par des technologies de pointe, voyons ce qu’un peu de drogue peut apporter à l’espèce humaine… Jusqu’où les hommes sont-ils prêts à aller pour acquérir le pouvoir ? À quoi peut-on renoncer ? Au milieu des années 1970, un chimiste américain débarque de nulle part avec ses copains et une drogue qui transforme les gens en super-héros. Et ils se mettent à nettoyer les rues avec beaucoup d’enthousiasme. Quarante ans plus tard ils font partie du décor, mais lorsque certains d’entre eux sont tués… la réelle nature de leurs pouvoirs commence à faire surface. Ryp se surpasse ici, encore plus gore, encore plus dérangeant. Pas de scénette sympa où trouver refuge entre deux tueries, pas de pose héroïque ni de beaux paysage. Rien que des trous du cul qui ont décidé de quitter toute leur humanité pour devenir des surhumains… Une mention spéciale sur le procédé de transformation qui, après l’avoir découvert, vous guérira à tout jamais de toute velléité de tester des trucs spéciaux et nouveaux chez votre dealer préféré. Yummy !

Et enfin Supergod… Au premier abord le plus faible des trois, peut-être par le changement de dessinateur, Garrie Gastonny ayant un trait plus léché, plus habituel dans le monde du comics, comme s’il manquait de personnalité face à Ryp, mais qui en réalité vous oblige à y revenir pour bien comprendre tous les enjeux de cette conclusion magnifique. Le pitch y est cette fois-ci légèrement différent : les supers ont été créés par les gouvernements du monde entier, comme nouvelle arme, ou nouvelle technologie de l’information, IA super perfectionnée, super soldat, etc. Mais comme toujours dans ce genre de situation, le contrôle des plus grandes menaces échappe toujours à leur créateur… Tout éclate lorsque le projet indien accouche d’un cyborg mi-clone mi-IA contrôlant le métal et ayant pour directive de sauver l’Inde. Mais ce que les savants indiens n’avaient pas compris c’est que sauver le pays ne veut pas dire sauver les habitants… Cette fin de cycle est le chapitre le plus spectaculaire, celui mettant en scène la fin du monde, la vraie, l’Humanité ayant été dévastée par ces Supergods qu’elle a créé… La fin du mythe en quelque sorte, l’enterrement définitif du super-héros sous toutes ses formes sous peine de perdre ce qui fait de nous ce que nous sommes. Et contrairement au premier mouvement du lecteur le dessin de Gastonny convient parfaitement. Certes moins détaillé que celui de Ryp, il en est plus clair, ses scènes d’actions et ses plans d’ensemble titanesques apportent cet élan épique nécessaire au récit d’Ellis. Une grosse claque.

Voilà au final de quoi alimenter quelques heures de lecture jusqu’à la prochaine fois… Le thème des super-slips a été abordé et détourné par plein de bons artistes, et il serait aussi judicieux pour vous, si nous n’y revenons pas dans ces colonnes, de jeter un coup d’œil à l’excellente série The Boys scénarisée par Garth Ennis… Et en attendant méfiez-vous des mecs qui portent leurs slips sur une paire de collants… Ici-bas c’est jamais bon signe.


Black Summer
de Warren Ellis et Juan Jose Ryp

No Hero
de Warren Ellis et Juan Jose Ryp

Supergod
de Warren Ellis et Garrie Gastonny

publiés par Milady Graphics en 2009, 2010 et 2011.